Sujet d’aujourd’hui, un livre, ou plutôt trois livres. La trilogie de Philip Pullman, A la Croisée des Mondes, sortie aux éditions Folio. Les trois tomes sont les suivants : Les Royaumes du Nord (sortie en 2000, titre original Northern Lights), La Tour des Anges (sortie en 2001, titre original The Subtle Knife) et Le Miroir d’Ambre (sortie en 2002, titre original The Amber Spyglass).
On est ici face à plusieurs livres destinés à la jeunesse, mais ces livres possèdent, à mon avis, deux niveaux de sens. On a le niveau un, le niveau que l’on appréhende tout de suite, ce que les mots racontent, l’histoire en elle-même. Et il y a aussi le niveau deux, ce que cachent les mots, ce qu’ils signifient en profondeur. Ce deuxième niveau, ce niveau caché est extrêmement intéressant à mon sens.
Résumé des différents tomes de la trilogie :
Les Royaumes du Nord
Pourquoi la jeune Lyra, élevée dans l’atmosphère confinée d’une prestigieuse université anglaise, est-elle l’objet de tant d’attentions ? De quelle mystérieuse mission est-elle investie ? Lorsque son meilleur ami Roger disparaît, victime des ravisseurs d’enfants qui opèrent dans tout le pays, elle n’hésite pas à se lancer sur ses traces. Un voyage vers le Grand Nord, périlleux et exaltant, qui lui apportera la révélation de ses extraordinaires pouvoirs et la conduira à la frontière d’un autre monde.

La Tour des Anges
Le jeune Will, à la recherche de son père disparu depuis de nombreuses années, est persuadé d’avoir tué un homme. Dans sa fuite, il franchit une brèche presque invisible qui lui permet de passer dans un monde parallèle. Là, à Cittàgazze, la ville au-delà de l’Aurore, il rencontre Lyra. Ensemble, les deux enfants devront lutter contre les forces obscures du Mal et, pour accomplir leur quête, pénétrer dans la mystérieuse Tour des Anges.

Le Miroir d’Ambre
Lyra, l’héroine des Royaumes du Nord et de La tour des Anges, est retenue prisonnière par sa mère, Mme Coulter, qui, pour mieux s’assurer de sa docilité, l’a plongée dans un sommeil artificiel. Will, le compagnon de Lyra, armé du poignard subtil, s’est lancé à sa recherche, escorté par deux anges, Balthamos et Baruch. Avec leur aide, il parviendra à délivrer son amie. Mais, à son réveil, Lyra lui annonce qu’une mission encore plus périlleuse, presque désespérée, les attend : ils doivent descendre dans le monde des morts…

Nota : Dans la suite, j’utiliserais différentes abréviations pour simplifier la frappe. Ainsi, LRDN correspondra aux Royaumes du Nord, LTDA à La Tour des Anges et LMDA au Miroir d’Ambre.
Je pense que je vais articuler cette chronique sous deux axes principaux (oui, je sais, ça fait très classe de dire ça, mais je savais pas comment faire autrement !) : je vais d’abord vous donner un avis global, qui sera assez court puisque le gros de la chronique se trouvera sous le deuxième axe, celui du sens implicite.
Donc, d’abord, un avis global. Je pense qu’il s’agit ici de plusieurs livres aux abords très enfantins. Les résumés sont assez trompeurs à ce sujet. On s’attend à se plonger dans un livre enfantin, avec des choses assez « je me plante là » du style machin peut faire ça parce que BIEN SÛR il sait le faire. Mais non, au contraire, ces livres sont recherchés, à un point extraordinaire. Philip Pullman a poussé l’art de l’écriture à son maximum. Tout est d’un style parfait, d’une fluidité sans accroc. Tout coule, va de soi, tout en conservant de nombreux rebondissements. Voilà pour ce qui est de l’écriture en elle-même. Maintenant, le monde dans lequel nous plonge l’auteur est d’une complexité à toute épreuve. On se retrouve à une date non précisée, mais postérieure à 1900. Tout est régi par l’Eglise, le Magisterium. Les créatures inventées sont infinies, je cite par exemple les ours en armure, les monstres des falaises, les sorcières réinventées, etc. Les mondes sont innombrables, tous différents même si plusieurs se ressemblent. Je pense aux mondes de Lyra et de Will. Les deux enfants viennent d’Oxford, chacun dans un monde différent, à un niveau d’avancement technologique différent, et engagé sur une voie différente. En bref, il s’agit de livres écrits extraordinairement bien, qu’on sent mûrement réfléchis.
Passons maintenant à ce sens implicite, à toute cette critique contenue. Il s’agit ici d’une œuvre à grande échelle. Tout est distillé dans les trois tomes de la trilogie, chacune à son importance dedans. Pour bien plus de clarté, je vais diviser l’analyse en deux parties bien distinctes.
Mais avant toute chose, je vais expliquer ce qu’est le daemon (à prononcer démon) puisqu’il en est beaucoup question. le daemon d’une personne est un animal qui représente la conscience de la personne. il est le réceptacle des sentiments et des émotions. Il est impossible de s’en séparer de plus de quelques mètres.
1 . Les Sciences & la Religion
Dans cette trilogie, les sciences et la religion ont une très grande place, elles sont étroitement liées, tout en étant totalement opposées. L’une cherche et trouve, l’autre contrôle et restreint.
a . Le Multivers
Il s’agit ici d’une théorie véridique, existante et qui se vérifie grâce à la physique quantique. Je vais prendre l’exemple basique de la pièce. Je tire une pièce à pile ou face. Si elle est face pour moi, cela signifie que notre monde se sera cloné et que dans le clone, la pièce aura donné pile. Toutes les issues possibles donnent naissance à un nouveau monde. Cette théorie est ici traitée sous le sens spirituel mais aussi physique. Par exemple : « La Sainte Eglise nous enseigne qu’il existe deux mondes : celui des choses que nous pouvons entendre et toucher, et un autre monde, le monde spirituel du ciel et de l’enfer. Barnard et Stokes étaient deux – comment dire ? – théologiens renégats qui posèrent comme hypothèse l’existence de nombreux autres mondes semblables à celui-ci, ni ciel ni enfer, mais des mondes matériels, souillés par le Péché. Tout proches de nous mais invisibles et inaccessibles. » (LRDN, p 44). Le multivers est ici traité sous le biais de la religion, mais aussi sous le sens physique car cette théorie est prouvée au niveau des particules élémentaires dans la trilogie.
Cette considération des sciences traitées par la religion nous amène donc au point suivant, la Poussière, elle aussi condamnée par l’Eglise.
b . La Poussière
La Poussière est définie comme une particule élémentaire, au même titre que les électrons ou les neutrinos, mais elle est aussi, selon l’Eglise, la manifestation du Péché Originel. Cette Poussière est donc maléfique. Cependant, au cours de la trilogie, on découvre que la Poussière est absolument nécessaire à la survie de plusieurs espèces : « En fait, les arbres filtrent la sraf (= la Poussière) quand elle traverse le feuillage, et une partie est attirée vers les fleurs. Je l’ai vu de mes yeux : les fleurs sont tournées vers le ciel, et si la sraf tombait directement vers le sol, elle pénétrerait dans les pétales et les fertiliserait comme le pollen venu des étoiles. » (LMDA, p 315). On découvre aussi qu’elle n’est absolument pas présente dans le corps des enfants, qu’elle arrive à la puberté. Manifestation du Péché Originel, elle est donc la cause des sentiments et des pensées nouvelles. Je cite : « Ton dæmon est un merveilleux ami et compagnon quand tu es jeune, mais à la puberté, que tu vas bientôt atteindre, ma chérie, les dæmons sont la cause de pensées et sentiments gênants, et c’est ça qui laisse entrer la Poussière. » (LRDN, p 346 & 347).

L’Eglise, par le biais de Mme Coulter, personne pilier du récit, a créé le Conseil d’Oblation qui a pour but de comprendre les effets de la Poussière et de trouver comment éviter tous ces effets sur les personnes, ce qui a donné lieu à des expériences morbides dans la Station Expérimentale de Bolvangar dans laquelle on séparait les enfants de leur dæmons, ce qui revient à couper un lien vital. On a ici un léger rappel à tous les supposés projets secrets de l’Eglise, qui s’occupe de toutes ses recherches théologiques, qui censure et qui fait taire la plupart des savants lorsque les découvertes vont à l’encontre du dogme (Galilée…).
Le point commun dans tout cela ? L’Eglise, soit la « personnification » de la Religion dans le monde de Lyra.
c . L’Eglise
L’Eglise est ici toute puissante, on a un retour à une théocratie, de même que chez les Incas ou les Mayas. Je cite : « Depuis que le Pape Jean Calvin avait transféré le siège de la Papauté à Genève et instauré la Cour de Discipline Consistoriale, l’Eglise exerçait un pouvoir absolu sur tous les aspects de la vie quotidienne. » (LRDN, p 43 & 44). On a ici un des plus beaux exemples d’obscurantisme donné. Un pouvoir absolu de l’Eglise, aucune possibilité de s’y dérober sous peine d’excommunication ou pire, de condamnation à mort.
Pour s’assurer cette domination, l’Eglise a tout de même besoin de bras pouvant agir dans les terres éloignées. Qui prend-elle donc ? Elle va, à ce moment là, recruter ses prêtres, en faire des fanatiques.
d . Le Fanatisme Religieux
Dans cette trilogie, on trouve une énorme critique de l’obscurantisme et cette critique passe par la critique de plusieurs comportements, tous apparentés au fanatisme religieux. On trouve ces deux comportements dans le troisième tome de La Croisée des Mondes. Le premier fanatique est le Père Gomez. Il est délégué par la Cour de Discipline Consistoriale pour tuer la future Eve, c’est-à-dire Lyra. Il se jette sur sa mission, souhaite de tout cœur pouvoir en être chargé, tout ça dans le but de compléter ce qui manque à sa foi. Voyez par vous-mêmes :
« - Et pour finir, ajouta le Père McPhail, il y a la fillette. C’est encore une enfant, je suppose. Cette Eve, qui va connaître la tentation et qui, si elle suit l’exemple donné, succombera à son tour et nous entraînera tous dans sa chute. Messieurs, parmi tous les moyens possibles pour affronter le problème que nous pose cette fillette, je vais vous suggérer le plus radical, et je suis sûr que vous serez d’accord avec moi… Je propose d’envoyer quelqu’un à sa recherche, pour la tuer avant même qu’elle puisse être tentée.
- Père Président, s’exclama aussitôt le Père Gomez, j’ai fait pénitence préventive chaque jour de ma vie d’adulte. J’ai étudié, je me suis préparé… » (LMDA, p 85). Comme on peut le voir, on a un bel exemple de fanatisme. Mais le second est bien pire encore… Avant cela je vous fais une petite explication nécessaire. Pour séparer un individu de son dæmon, il faut placer chaque entité dans une cage en métal. Le lien invisible sera alors coupé par un couteau métallique. Cette coupure dégage une quantité phénoménale d’énergie. A un moment du livre, l’Eglise a besoin d’une telle quantité d’énergie. Le Père McPhail va alors se sacrifier pour satisfaire sa foi. Il va donner ce lien intime qui fait qu’il est conscient à sa religion. Un fanatisme religieux poussé à son paroxysme.
Toute cette action de l’Eglise sur les sciences, sur les mentalités et sur les hommes a bien sûr des conséquences sur les politiques. Certains suivent, d’autres non, d’autres restent neutres.
2 . La Politique
Comme je l’ai dit, ces actions de l’Eglises ne sont pas sans répercussions sur les politiques mises en œuvre par les hommes et les autres personnes atteintes par l’Eglise.
a . Les Sorcières
Les sorcières sont, je dirais, réinventées. On reste tout de même à la femme vêtue de noir pouvant voler, e
t jeter des sortilèges. Cependant, tout cela est légèrement modifié. Les sorcières, traditionnellement vieilles et laides, nécessairement maléfiques, sont ici « jeunes », belles et ni bénéfiques, ni maléfiques. Elles peuvent vivre environ un millier d’années, et sont, comme les hommes, capables du meilleur comme du pire. Elles ont conservé leur libre arbitre. Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises, elles déterminent leurs actions, bonnes ou mauvaises cette fois ci, par elles mêmes. De plus, étant très nombreuses, elles représentent une forte puissance politique et une puissante force armée.
Si je souhaitais pousser toute cette réflexion à son maximum, on pourrait les comparer aux ONG d’aujourd’hui, en ce sens qu’elles sont puissantes politiquement, mais qu’elles ne sont, par définition, ni bonnes, ni mauvaises. Seules leurs actions déterminent ce qu’elles sont.
Les Sorcières neutres peuvent, à tout moment, pencher d’un côté ou de l’autre de la balance politique. Cette balance résulte de la moindre décision, ce qui met en place une complexité politique immense.
b . La Complexité Politique
Cette trilogie tourne aussi beaucoup de la position des différents groupes de personnes vis-à-vis de l’Eglise ou de Lyra. Tout est question de politique, de manipulation, de poids dans les négociations… Les personnages sont tous sur une position ou sur une autre. Certains sont avec l’Eglise, d’autres sont contres. Les sorcières elles-mêmes y sont mêlées :
« - Nous allons libérer les enfants qu’on nous a volé. Et j’espère que les sorcières nous apporteront leur aide.
- Pas toutes, assurément. Certains clans travaillent avec les Chasseurs de Poussière. » (LRDN, p 230).
Cette complexité politique est présente dans tout e livre puisque chaque action faite aura une répercussion sur les comportements des autres personnages, sur leurs actions futures.
c . Le Parcours Initiatique
Toute cette histoire est aussi un parcours initiatique pour Lyra et Will. Les deux enfants vont devoir surmonter de nombreux obstacles, tous ayant une double signification physique et spirituelle. Les deux enfants vont devoir en fait sauvegarder la Poussière, la cause de la puberté et de tous les changements qu’elle implique. Ils luttent en fait contre l’Eglise qui met en place une société sans vague, qui instaure une dictature en coupant les liens entre les dæmons et leurs personnes. Ils vont être ensuite touchés par la Poussière et découvriront l’amour, mais devront achever ce parcours avec le plus difficile des épreuves, la séparation définitive… Ce parcours leur aura ouvert les yeux et leur aura tellement appris mais qui est extrêmement symbolique. Il représente l’adolescence elle-même, le cœur de cette trilogie. Durant cette période, on se rebelle contre l’autorité, on se met en marge, on recherche de nouvelles valeurs, on tente de se trouver, ce qui se fait à la fin avec la fin du pouvoir de métamorphose du daemon, pour bien montrer que la personne sait maintenant qui elle est.
Enfin, je voudrais aborder un dernier point que j’ai décidé de mettre à part, pour marquer son importance à mes yeux.
3 . La Bible
La Bible se voit presque réécrite. On assiste à une réincarnation du mythe d’Ève, qui sera tentée et qui entraînera le monde dans sa Chute. Dans la Bible telle que nous la connaissons, Eve mange le fruit défendu, acquiert la connaissance et le Péché fait son entrée dans le monde. Dans cette Bible là, le Péché est déjà là. Cependant, l’Eglise projette de le détruire via la destruction de la Poussière. Cette Poussière nécessaire à la survie de plusieurs espèces vivantes, les mulefas par exemple, est donc en voie de disparition. La tentation de Lyra la poussera à faire ce qu’elle peut pour sauvegarder cette Poussière, allant donc à l’encontre de la volonté de l’Eglise, ce qui poussera cette dernière à envoyer un tueur sur les pas de Lyra. Cette tentation est aussi supposer entraîner les mondes multiples dans la nouvelle Chute puisque le Péché aura été sauvé. Mais au fur et à mesure, on se rend compte qu’il est pourtant nécessaire au maintien de tous les mondes et aux émotions. On a ici toute une réflexion que je ne peux pas développer dans son intégralité, mais qui est d’un intérêt fabuleux.
Pour conclure tout ça, je pense que cette œuvre résulte d’une grande démarche de réflexion vis-à-vis de la religion. Je pense qu’il est possible de la mettre en parallèle avec l’œuvre d’Epica qui réfléchit aussi énormément sur la religion (cf The Divine Conspiracy, Consign To Oblivion & The Phantom Agony).
Quand à noter… C’est extrêmement dur. Je ne sais pas quelle note mettre. Je n’en mets donc pas et je vous souhaite une bonne lecture.
Loïc








